Le 1er novembre 1954

Aures Kabilye

Le car avale péniblement les lacets de la route étroite. Mme Monnerot, assise près de son mari, admire par la glace ouverte l’extraordinaire paysage que lui révèlent les virages successifs.
Les Monnerot sont arrivés avec tant d’enthousiasme qu’ils n’ont rien vu du manque de confort de ce pays perdu. Ils sentent qu’ils vont aimer cet Aurès au paysage sauvage et changeant. La jeune femme est heureuse. Elle admire ce grand garçon qu’elle a épousé. Elle sait que ce n’est pas avec des idées humanitaires qu’il fera fortune mais elle s’en moque. Dès son arrivée elle s’est rendu compte à quel point son mari avait raison, combien ces pauvres gens avaient besoin d’eux. En Algérie, à peine 15 % des enfants musulmans sont inscrits dans une école pour cette rentrée ! Le contact a été bon avec les Chaouïas et les deux jeunes gens ont commencé à organiser leur classe. Ils profitent de ce long week-end scolaire pour mieux connaître cet Aurès où ils vont vivre.
Pour pénétrer le massif, le vieux car, un Citroën de 50 places, sorte de bouledogue mi-vert pâle, mi-vert amande, avance tranquillement sur la route sinueuse qui s’introduit dans les gorges de Tighanimine. Cinquante kilomètres d’une beauté stupéfiante. La route est taillée dans la partie rocheuse de Foum-Taghit qui s’élève à pic du côté gauche du car. La route monte sans cesse.
Mme Monnerot sent, à travers les glaces ouvertes, l’air devenir plus pur. Ses tympans sont un peu douloureux.
Les Chaouïas, en cachabia de laine brute, sentent le mouton. Leur odeur soulève le coeur. Mme Monnerot leur trouve des têtes inquiétantes de bêtes sauvages aux aguets. Les femmes ont l’air aussi farouches. Elles n’ont pas cette allure soumise des silhouettes féminines entrevues à Alger. Les haïks noirs dont elles s’enveloppent y sont peut-être pour quelque chose. Et puis on voit leur visage. Les femmes de l’Aurès ne sont pas voilées. Des petits yeux vifs en amande sur des traits impassibles vous observent, vous dissèquent. Mais il ne faut pas juger sur la mine, pense la jeune femme. Ce ne sont que des paysans qui vont au marché. Sur le sol des couffins débordant de marchandises voisinent avec des poules vivantes attachées par les pattes. Toute cette humanité qui sent fort provoque un remue-ménage incroyable.

A l’avant du car, Djemal Hachemi, le frère du propriétaire du car, conduit posément. Il regarde le numéro de la borne qui est plantée sur le bas-côté de la route, au bord du ravin. Nationale 31, kilomètre 80.
Djemal Hachemi est dans le coup du soulèvement. Il sait qu’il devra freiner dès qu’il apercevra le barrage de pierres placé en travers de la route.
Au kilomètre 79 le canon de Tighanimine se fait moins étroit. Les deux versants de la montagne s’éloignent l’un de l’autre et permettent de découvrir au loin les croupes molles recouvertes de broussailles annonciatrices des hauts plateaux. A cet endroit la route s’élargit et le. versant qui la sur­plombe, à gauche, se transforme en un vaste cirque où, au milieu d’éboulis de rochers, poussent des buissons d’arare, de defla, de chênes sauvages.
Chihani Bachir, que tous ses hommes connaissent sous le nom de Si Messaoud, est là depuis 3 heures du matin. C’est ce cirque protégé en amont et en aval de la route par un virage assez brusque qu’il a choisi comme lieu de son embuscade. Depuis 3 heures du matin les dix hommes du commando attendent de pouvoir arrêter un véhicule. Rien. Pas la moindre 4 CV, pas le moindre camion, pas même un baudet !
Chihani a placé deux de ses hommes en guetteurs sur chacune des deux crêtes qui sur­plombent les virages amont et aval. Trois hommes armés dont Mohamed Sbaïhi sont dissimulés au bas de la pente, derrière d’énormes rochers qui ont basculé des sommets en surplomb. Chihani et les deux derniers hommes du commando ont jeté sur la route une dizaine de grosses pierres sèches. Depuis que le soleil a teinté de rose les pierrailles du cation, les hommes sont à l’affût, dissimulés derrière leurs abris. Le silence est impressionnant. Seul l’oued bruit au fond du cation à une vingtaine de mètres en contrebas.
L’oreille attentive de Chihani a perçu le ronronnement du gros Citroën avant que les guetteurs aient pu apercevoir sa gueule mafflue qui monte péniblement à l’assaut de la dernière côte. Derrière son rocher Mohamed Sbaïhi arme la mitraillette qu’il est le seul à posséder dans le commando. C’est lui qui couvrira son chef et ses deux compagnons lorsqu’ils arraisonneront le car. Chihani n’est même pas ému. Il sait que le conducteur Hachemi est un homme à eux et que, selon les instructions, il donnera au moment d’aborder le barrage de pierres un violent coup de frein qui projettera tous les voyageurs en avant et permettra aux hommes de l’A.L.N. de grimper à bord sans éprouver de résistance.
Le car qui a enfin atteint la route plate prend de la vitesse. Au volant Hachemi Djemal est tendu. Malgré l’air frais qui entre par la vitre, il transpire. Ça y est. Il a aperçu le barrage. Et quel barrage ! Quelques pierres sèches éparses sur la route, à peine de quoi lui donner un alibi. Si Hachemi n’était pas un homme de l’A.L.N., il n’aurait qu’à appuyer sur l’accélérateur pour que le bon vieux Citroën franchisse sans difficulté le muret et gagne à grande vitesse la commune mixte qui est distante de 18 kilomètres.
Le barrage se rapproche. Hachemi jette rapidement un coup d’oeil dans le car. Tout le monde bavarde ou somnole. Il donne un léger coup d’accélérateur. Ça y est il a aperçu une silhouette à gauche, près des rochers. Ils sont là dix mètres à peine du barrage ; il s’arcboute sur son volant et enfonce la pédale du frein. Cris, hurlements. Les voyageurs ont basculé en avant. Pêle-mêle les cacha­bias, les burnous, les haïks et les fichus de mousse­line, les paquets de beurre, de sucre, les poules qui piaillent, les femmes qui crient.

Famille Monnerot
Assassinat Famille Monnerot

La portière s’est ouverte violemment. Chihani, mauser au poing, suivi d’un de ses hommes, a bondi dans la cabine.
Silence ! Ça suffit. Armée de libération nationale. Que personne ne bouge.
Le chef A.L.N. parcourt du regard les pauvres gens qui se sont tassés sur les banquettes fatiguées du vieux car : des montagnards. Mais un sourire éclaire son visage. Il vient d’apercevoir au fond du car la gandoura éclatante du caïd et près de lui les deux Européens. Viens, toi , fait Chihani au caïd. Celui-ci se lève et passe dédaigneux devant le chef du commando qui le pousse d’un coup de crosse dans les reins. Guy Monnerot se prend à espérer. Peut-être n’en voulaient-ils qu’à ce caïd si richement vêtu.
Vous aussi, venez ! L’espoir s’est écroulé. Guy et sa femme descendent. Ils sont maintenant tous les trois sur la route devant le car. A gauche Hadj Sadok, puis Guy Monnerot, puis sa femme.
Le caïd Hadj Sadok est plus impressionnant que jamais, ses vêtements magnifiques, sa haute stature, son visage basané et rasé de près font paraître la tenue des maquisards encore plus hétéroclite et misérable. Sa réaction est digne de son attitude.
Vous ne croyez pas que je vais discuter avec des bandits, s’écrie-t-il, et que votre mascarade m’impressionne. Et le caïd, bras croisés, éclate d’un rire méprisant. Chihani, fou de rage, s’approche du groupe et interloqué par l’algarade, se demande que faire. Pour le caïd, c’est réglé, il est bien décidé à le descendre, ce sont les ordres : attaquer les militaires et les musulmans favorables à la France. Mais ces deux Européens ? Ben Boulaïd l’a bien recommandé : Ne touchez pas à un civil européen !
Tout va alors très vite. En une fraction de seconde. Hadj Sadok qui voit que son petit discours a porté mais qui commence à avoir peur pour sa peau a avancé la main vers le magnifique baudrier rouge. A l’intérieur il cache toujours un 6,35 automatique. Très vite, la main plonge, ressort armée. Chihani lève alors la tête, voit le geste du caïd qui l’ajuste. Une rafale part. Près de son rocher, Sbaïhi n’a pas perdu un mouvement. Il est bien placé, son chef est en dehors de son champ de tir. Il a écrasé la détente. La rafale est partie. Il n’y a pas eu un cri. Le caïd semble pétrifié. Le début de la rafale l’a atteint en plein ventre. Guy Monnerot a pris la suite dans la poitrine. Sa femme est atteinte à la hanche gauche. C’est elle qui s’écroule la première, suivie de son mari. Le caïd tombe enfin comme un mannequin de son qui se tasse sur lui-même. Il se tient le ventre à deux mains.
Les hommes de l’A.L.N. sont sortis de leurs abris et rejoignent leur chef, en silence.
Au volant du car Hachemi est le seul des occupants à avoir vu toute la scène. Les paysans, eux, sont aplatis sur le plancher, entre les banquettes, la tête dans leurs couffins. Ils sont terrorisés. Mettez le caïd dans le car, ordonne Chihani, c’est tout de même un musulman… Et toi, dit-il au chauffeur, ramène-le vite à Arris.